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Comprendre l'Eglise
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« Bien-aimés,
Aimons-nous les uns les autres,
Puisque l’amour est de Dieu
Et que quiconque aime
Est né de Dieu et connaît Dieu.
Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu,
Car Dieu est Amour ». (1 Jean 4, 7-8)

On peut réellement affirmer de Dieu qu’il est amour.

L’amour est vécu de façons diverses par les hommes. Entre le père Maximilien Kolbe, mort dans le bunker de la faim à Auschwitz, à la place de Franciszek Gajowniczck, désigné pour mourir, et le Don Juan de Mozart qui se vante de toutes ces femmes aussitôt délaissées que conquises, il y a plus qu’une nuance. Le père Kolbe et Don Juan ont pourtant en commun qu’ils ont placé l’amour au centre de leur vie. Mais de quel amour parle-t-on ? Et quel est l’amour qui peut être dit de Dieu ?

Thomas d’Aquin pense que la définition propre de l’amour est que l’amant veuille le bien de l’aimé. L’amour vécu par beaucoup de nos contemporains peut tout aussi bien se dire ainsi : c’est proprement la définition de l’amour que l’amant veuille son propre bien par le moyen de l’aimé. L’amour pour beaucoup est narcissique ; l’autre sert de miroir et il n’est aimé que s’il réfléchit mon visage en l’embellissant. D’autres pratiquent l’amour sur un mode plus charnel, plus sensuel. Seul l’acte sexuel importe ; il s’agit de faire l’amour. L’amour est un appétit, une sensualité qui demande satisfaction. Il est lié à l’amour narcissique, puisque le but recherché est identique : la satisfaction du moi et de ses désirs.

Nos amours sont compliqués, mélangés, et notre moi y tient une grande place. C’est inévitable puisque l’enfant se construit par rapport à lui-même. Il est naturellement le centre du monde. Ce n’est que progressivement que l’adolescent, puis l’adulte, comprennent que le centre n’est pas le centre, ou plutôt qu’il existe d’autres centres. Ce n’est que dans le temps que nous apprenons à rencontrer l’autre pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il peut nous apporter ou nous rapporter. Cette rencontre peut d’ailleurs ne jamais se réaliser ; des hommes restent toute leur vie emprisonnés en eux-mêmes.

Mais revenons à Thomas d’Aquin : « il est naturel à chaque être de vouloir à sa manière son bien propre et s’il est de la nature de l’amour que l’amant veuille ou désire le bien de l’aimé, il en résulte que l’amant devra se comporter à l’égard de l’aimé comme envers celui qui, d’une certaine manière, est un avec lui ». (Thomas d’Aquin, Somme Contre les Gentils, idem, p 159). Cette conception de l’amour nous semble juste et vraie. Il est inutile de nier l’intérêt que chacun porte à sa propre personne, ce serait aller contre l’évidence chaque jour confirmée. De même, l’amour que l’on éprouve en rencontrant une personne, heureusement habituellement du sexe opposé au nôtre, confirme la pensée de Thomas. Quoiqu’il en soit de ce qu’il peut y avoir de confus et de mélangé dans l’expérience amoureuse, il est difficile de nier qu’elle nous porte avec bienveillance vers une autre personne. Ces affirmations étant admises, la conclusion s’impose : il ne peut y avoir de réconciliation entre le soi et l’autre, entre l’égoïsme et l’altruisme, que dans l’union, dans l’amour. L’égoïste s’enferme en lui-même et n’attend rien de l’autre qu’il ne puisse obtenir par la ruse ou la force ; la rencontre n’a pas lieu et la responsabilité lui en incombe. L’altruiste est ouvert à l’autre et se prépare à engager le dialogue. Si l’autre ne répond pas, la rencontre n’a pas lieu ; dans ce cas, la faute n’est pas imputée à l’altruiste. Mais dans l’amour, l’autre devient soi et le soi devient l’autre, dans une rencontre réussie qui embellit et enrichit la vie, dans un scénario que l’on qualifiera d’idéal. Il n’y a plus de solitude, il n’y a pas de fusion, mais communion.

La vérité de l’amour est la communion, la rencontre, la réciprocité. Le soi et l’autre que soi s’enrichissent mutuellement dans le don qu’ils font d’eux-mêmes. Ce don pour être vrai s’effectue dans le temps, malgré tous les renoncements auxquels il faut consentir pour vivre dans la fidélité. Si l’on pense que la raison doit prendre toute sa place dans la réalité de l’amour, alors on doit admettre qu’il est raisonnable d’accorder aux enfants, fruits légitimes du mariage, le cadre stable dans lequel ils vont pouvoir au mieux s’épanouir. La fidélité enrichit l’amour. Aimer, c’est dire à l’autre qu’il a du prix à nos yeux, qu’il a de la valeur, et cette valeur ne craint pas l’épreuve du temps. C’est ainsi que Dieu nous aime en Jésus-Christ ; il aime d’un amour d’excellence.

Cette vérité de l’amour n’est pas démontrée de façon scientifique. On peut toutefois penser que l’amour comme don de soi est beau et l’amour comme égoïsme, quelque chose dont on se détourne. On peut aussi parler de l’égoïsme de la même façon que Kant parle du mensonge dans la première section des « Fondements de la Métaphysique des Mœurs ». Dans un monde où le mensonge serait une loi universelle, la confiance n’existerait plus et tout rapport humain serait un marché de dupes. Dans un monde où l’amour de soi serait la loi universelle, l’union n’existerait plus et les mariages humains n’auraient pour seul horizon que le divorce. On irait vers un monde de « pacsés ». D’ailleurs si le mensonge et l’égoïsme du chacun pour soi et Dieu pour personne font loi pour beaucoup de nos contemporains, ceux qui brandissent fièrement cette loi comme un idéal pour la vie sont plus rares…

Il y a une vérité de l’amour et elle est inséparable de sa force, de son dynamisme. L’amour est fort entre semblables ; qui se ressemble s’assemble. Il est plus faible quand il s’agit d’aimer quelqu’un au seul bénéfice de la commune nature humaine. L’expérience le prouve. De plus, un amour né de la passion est plus puissant, plus profond, bien que moins durable, qu’un amour filial ou fraternel. C’est admis communément. Thomas va chercher à montrer que l’amour en Dieu est non seulement vrai, mais aussi absolument parfait et fort. La force de l’amour dans l’expérience humaine est liée à la ressemblance, à la passion et à la sexualité. En Dieu, cette force s’origine dans la bonté qu’il est lui-même.

Pour comprendre cette affirmation, il nous faut parler de la notion de perfection. Est parfait ce qui est pleinement réalisé. La perfection n’existe pas quand des potentialités ne sont pas actualisées. En ce sens, il n’y a rien ici-bas de parfait ; tout peut être amélioré, simplifié. D’une œuvre d’art comme la neuvième symphonie de Beethoven, on peut seulement dire qu’elle approche la perfection.

Dieu est défini comme parfait, comme étant celui à qui rien ne manque. Tout défaut, tout non être, est absent de Dieu. Or la perfection est un autre nom du bien ou ce qui est désirable. Comme tout être, l’homme désire naturellement la perfection, ou la plénitude du bonheur ; c’est la fin recherchée dans l’expérience amoureuse. De même, Dieu, en tant qu’il est un être, désire la perfection. La perfection étant par définition ce que Dieu est, la force, l’énergie de l’amour est au plus haut point en lui. Pour le formuler en un paradoxe, nous dirons que Dieu désire la perfection qu’il est lui-même.

Si nous admettons ces définitions, alors on peut affirmer que la force et la vérité de l’amour sont en Dieu. L’amour peut être dit de Dieu, l’amour est Dieu. L’amour peut être dit de l’homme en ce sens qu’il participe, ou non, à l’amour vrai et fort qui est en Dieu.

L’analyse de Thomas n’est pas pour autant achevée. L’amour est le principe de tout ce qui nous affecte, en ce sens que la joie et le plaisir n’existent qu’en vue du bien que l’on aime, et que la crainte et la tristesse n’existent qu’en présence du mal s’opposant au bien recherché. Par exemple, la santé procure joie et plaisir, la maladie, tristesse et crainte. Pour Thomas, la joie et le plaisir sont en Dieu en ce que l’existence en Dieu du plaisir et de la joie n’est pas incompatible avec sa perfection.

L’amour est en Dieu, Dieu est amour.

Que dire de tout cela ? Si l’existence de Dieu n’est pas admise, la question ne se pose pas ; il n’y a pas de sens dans ce qui vient d’être affirmé. Si l’on admet l’existence de Dieu comme premier moteur ou grand horloger, on n’est pas tenu de conclure nécessairement que Dieu est amour. Kant a raison sur ce point ; n’ayant pas de prise sur un Dieu que nous ne pouvons soumettre à l’expérimentation, nous ne pouvons rien affirmer de scientifique quant à son être et à son agir.

Nous ne le connaissons que s’il veut bien se révéler, se dévoiler. Sa révélation seule – nous avons parlé de Jésus-Christ - peut apporter des certitudes. Mais cette connaissance n’est pas d’ordre scientifique, elle se reçoit comme dans une relation entre deux personnes, dans la liberté et le respect. Nul ne peut forcer Dieu à se révéler, nul ne peut le manipuler, le tenir dans sa main. La science ne peut plus rien et doit céder le terrain, pour faire place à la foi, comme l’avait pressenti Emmanuel Kant.

Dieu se révèle en Jésus-Christ. La vie de certaines personnes en a été bouleversée. L’église appelle ces hommes et ces femmes des saints et des saintes. Ces personnes offrent leur vie en quelque sorte comme un terrain d’expérimentation de l’action divine, laissée à la libre appréciation de chacun.

Tout au long de l’histoire de la pensée, l’affirmation que l’amour est une force et que sa vérité nous entraîne à vouloir le bien de l’être aimé a été maintes fois présentée. D’Aristote le païen à Thomas d’Aquin le chrétien, de Kant l’homme des lumières à Jankélévitch notre contemporain, la pensée est la même. Cette continuité dans l’affirmation donne à réfléchir ; il n’y a que Nietzsche et ses épigones pour voir là une tromperie.

Avec leur travail de sape, une réalité semble d’ailleurs se perdre à notre époque : la confiance en l’être. Vladimir Jankélévitch opposera l’être et l’amour, dans son livre « le Paradoxe de la Morale ». On comprend ce qu’il entend par cette opposition : si l’amour est don de soi, don de l’être, alors l’être est anéanti par le don qu’il fait de lui-même. Plus il y a d’amour, moins il y a d’être ; plus il y a d’être, moins il y a d’amour. Mais quand l’être est entièrement donné, que reste-t-il de l’amour puisqu’il n’y a plus rien à donner ? C’est le paradoxe de la morale.

Sa réflexion rejoint une méfiance aujourd’hui répandue dans l’univers philosophique quant à la notion d’être. La guerre a été ouverte par Nietzsche contre l’équivalence entre Dieu et l’être, équivalence qui était une merveilleuse découverte pour Thomas d’Aquin. On ne sait au juste qui est visé dans ce moderne combat, Dieu ou l’être, mais le premier semble être la cible principale et l’on ne jette le discrédit sur la notion d’être que pour mieux atteindre Dieu. Tout ce battage est assez suspect, tant l’amour se porte rarement vers un objet dont la qualité principale est le non-être !

En réalité, il y a comme une connivence entre l’amour et l’être, entre Dieu et l’être.

jacob1957
14/04/02