Votre page 4
Comprendre l'Eglise
Votre page 2
Votre page 3
Votre page 4
Votre page 5
Votre page 6
Votre page 7
Si Dieu existe, qui est-il ? Que peut-on dire de lui ? Y a-t-il une définition qui lui convienne ? Peut-on lui attribuer des qualités comme la sagesse, la bonté ou la puissance ?

Dans l’intuition, il y a, autant que faire se peut, une expérience de Dieu. Platon chante une beauté d’une nature merveilleuse et Augustin une beauté toujours ancienne et nouvelle. Mais nos philosophes sont bien empêchés pour aller plus avant. La raison en est que la réalité divine nous dépasse infiniment et vouloir scruter cette réalité revient à regarder le soleil en plein midi. Notre vue en est éblouie, et nous ne distinguons rien.

Nous ne pouvons cependant renoncer à penser Dieu. Il nous faut trouver un expédient : l’analogie est la ruse qui permet à Thomas d’Aquin de dire Dieu. L’analogie est fondée sur le postulat que Dieu, s’il existe, ne peut nous être totalement étranger : la relation doit être possible entre l’homme et Dieu. Il y a un rapport, une ressemblance entre l’homme et Dieu ; non pas une identité pure, car alors ce Dieu ne serait qu’un homme, et non pas une altérité entière, car alors la relation n’existerait pas. Entre Dieu et l’homme, il y a rapport et ressemblance. Ces affirmations ne sont pas démontrées. Elles sont reçues dans une expérience, une intuition.

L’analogie, pour Thomas, existe quand des choses multiples ont référence à quelque chose d’unique : « ainsi, par référence à une unique santé, l’homme sera dit sain à titre de sujet, la médecine sera dite saine à titre de cause, la nourriture à titre de facteur de conservation et l’urine à titre de signe ». (Thomas d’AQUIN, Somme Contre les Gentils, idem, p 75). De Dieu, on ne peut rien dire de cette façon, car ce serait reconnaître une référence à un unique qui lui serait antérieur ; ce qui, par définition, est irrecevable.

Il existe un deuxième mode de l’analogie, quand il y a une relation ou référence chez deux êtres, non à quelque chose d’autre, mais à l’un des deux. Les qualités que l’on attribue à Dieu appartiennent à cette analogie du deuxième mode. Par exemple, la bonté est attribuée à Dieu et à un homme en tant que cet homme à référence à Dieu, et non pas en tant que Dieu et un homme auraient référence à un tiers.

Comment fonctionne cette analogie ? Au moyen-âge, on pensait que l’on pouvait, par déduction, prouver l’existence de Dieu à partir du donné sensible. Le sensible dans l’ordre de la connaissance prime et Dieu est second : Dieu est le premier moteur découvert à partir des effets, de la réalité sensible. Cela admis, on comprend que l’ordre de la réalité ne peut être l’ordre de la connaissance. Dans la réalité, le premier moteur est bien évidemment premier. Les attributs donnés à Dieu ne peuvent être que premiers et les effets, c’est à dire le monde tel que nous l’expérimentons, viennent en second. La bonté est attribuée à Dieu à titre de cause et la bonté de l’homme ne peut être que seconde.

Les modernes n’acceptent pas ces thèses. Kant pense qu’on ne peut remonter du donné sensible à Dieu. Dieu ne peut être appréhendé que dans la foi et non pas dans la connaissance. Il est vrai que Kant, par l’étude de l’agir moral, ouvre un chemin rationnel vers l’existence de Dieu. Mais Nietzsche et, à sa suite des philosophes contemporains, se moqueront de lui sur ce point. Le XXème siècle sera sceptique.

L’analogie, telle que la pense Thomas, devrait donc être rangée au musée des notions philosophiques périmées. Ce n’est pas certain. Ce qui pour Thomas est objet de connaissance demeure pour nous objet d’intuition.

Platon et Augustin vivent dans deux univers intellectuels différents. Ils ont cependant en commun l’intuition d’une beauté merveilleuse, toujours ancienne et toujours nouvelle. Au cœur de cette intuition est l’amour. L’amour est une force qui unit, qui rassemble. Le poète anglais Shakespeare a génialement décrit l’expérience amoureuse dans la pièce de théâtre « Roméo et Juliette ». Seuls deux amants auront le pouvoir de détruire la haine séparant les Capulet des Montague. L’amour unira « deux anciennes maisons d’égale dignité qui font un nouvel éclat de leur antique hargne » (SHAKESPEARE, Roméo et Juliette, Prologue), et la ville de Vérone retrouvera la paix. Plus encore, la nature toute entière prendra sens, signification, dans cet amour. Pour Juliette, la nuit est cet épais rideau qui accomplit leur amour et, pour Roméo, Juliette est le vrai soleil et ses yeux sont des étoiles. Le ciel est là où elle vit et respire.

L’amour est un événement qui bouleverse notre vie en lui donnant un sens. Dans l’expérience d’un Platon ou d’un Augustin, Dieu est vu comme une réalité merveilleuse et éternelle autour de laquelle tout va prendre sens. Il est vu comme l’Un autour duquel la multiplicité s’ordonne. Il est vu comme le créateur, nécessairement en lien avec sa création, ce qui fonde l’unité et l’ordre du réel. On peut alors dire valablement de Dieu, et dans un second temps, le temps de la réflexion, qu’il est bon à titre de cause ou à titre d’exemple, par analogie avec la bonté que nous pouvons expérimenter de tel ou tel homme.

Ce qui vient d’être affirmé ne prend pas la forme d’une démonstration mathématique, c’est une expérience vécue. La philosophie en ce sens n’est pas une science exacte. La philosophie se fonde sur des intuitions. Ces intuitions sont assez proches des intuitions d’un poète ou d’un musicien. De ce point de vue, la philosophie est parente de la poésie et de la musique, mais elle s’en éloigne en ce qu’elle prétend défendre rationnellement ses intuitions. De ce point de vue, la philosophie se rapproche des sciences exactes. La philosophie est hybride.

Nous sommes d’autant plus attentifs à cette vision de la philosophie que les travaux actuels sur la méthode philosophique, où perce la fascination pour les méthodes des sciences exactes, ne donnent pas des résultats très probants. Pour échapper à l’équivoque, source de toutes les erreurs dans quelque discours que ce soit, nos philosophes modernes ne voient de salut que dans l’univoque. Il faudrait créer un langage qui rende exactement compte de nos perceptions et raisonner en parfaite logique avec ce langage. On aura alors de magnifiques discours sur le signe, le prédicat, la proposition, les énoncés d’observation et autres références et référents. Une vraie splendeur !

On obtient ainsi le numéro 6.53 du « Tractatus logico-philosophique » de Wittgenstein  qu’il nous faut citer en entier : « la méthode juste de la philosophie serait en somme la suivante : ne rien dire sinon ce qui peut se dire, donc les propositions des sciences de la nature – donc quelque chose qui n’a rien à voir avec la philosophie – et puis à chaque fois qu’un autre voudrait dire quelque chose de métaphysique, lui démontrer qu’il pas donné de signification à certains signes de ses propositions. Cette méthode ne serait pas satisfaisante pour l’autre – il n’aurait pas le sentiment que nous lui enseignons de la philosophie – mais elle serait la seule rigoureusement juste ».

De fait, nous n’avons réellement pas le sentiment que Wittgenstein fasse œuvre de philosophe et sa méthode rigoureusement juste, annonciatrice de la mort de la philosophie, ne nous intéresse pas, sinon comme étant l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire. En d’autres termes, une mathématique et une logique rigoureuse ne peut être la méthode qui commande la réflexion en ce domaine. La philosophie n’est pas une science exacte et les mesures scientifiques ne sont pas sa mesure. Les objets visés sont l’homme, le monde et Dieu, s’il existe. Trop d’indéterminations pèsent sur les premiers, l’homme et le monde, objets d’expérience pourtant, pour ne rien dire sur le dernier.

Prenons simplement l’exemple d’un homme concret. Qui peut connaître scientifiquement cet homme dans toutes ses composantes singulières, physiques, psychologiques et spirituelles (si ce mot a une signification) ? Qui peut connaître parfaitement l’histoire personnelle d’un homme sans en omettre un seul événement, un infime détail ? Qui mesurera toutes les influences subies et l’impact qu’elles ont eu sur sa vie ? Qui peut parfaitement connaître ses antécédents, ses parents, grands-parents, toute la tradition humaine qui l’a précédé et son influence sur cet homme singulier ? Qui peut parfaitement mesurer les efforts personnels de cet homme, en faire la somme et définir la part qui lui revient dans l’histoire de sa vie ? Qui peut comprendre enfin l’effet surprenant de cette femme sur la vie de cet homme, cette femme qu’il a rencontrée un jour par hasard (et cela n’était ni prévu, ni prévisible), à tel endroit, dans telles conditions (il pleuvait, t’en souviens-tu ?), cette femme qu’il a si passionnément aimée ? Le plus puissant des ordinateurs ne suffirait pas à prendre en compte tous ces paramètres.

La science de cet homme n’existe pas et n’existera jamais, Dieu soit loué ! En conséquence, ce qui est dit de cet homme est dit de façon non parfaitement rigoureuse et ne peut être dit de tel autre homme : il n’existe pas de prédicat parfaitement univoque valable pour l’un et pour l’autre sujet.

Le grand Pascal ne dira pas autre chose : « l’homme a rapport à tout ce qu’il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d’éléments pour le composer, de chaleur et d’aliments pour le nourrir, d’air pour respirer ; il voit la lumière, il sent les corps. Il faut donc pour connaître l’homme savoir d’où vient qu’il a besoin d’air pour subsister ; et pour connaître l’air, savoir par où il a ce rapport à la vie de l’homme… Donc, toutes choses s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus indifférentes, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties » (PASCAL, Les Pensées, idem, p 27). La science avoue ici son impuissance. H. Reeves ou R. Clarke ne renieraient pas ce texte écrit pourtant vers 1660 ! Et encore Pascal résonne-t-il sur l’homme en général, l’homme universel, dont nous ne savons pas très bien qui il est et s’il a jamais existé !

L’idée d’homme qui convient à tous les individus classés dans l’espèce humaine est appelée idée universelle. Cette notion, pratique dans le raisonnement, est d’un usage problématique. Peut-on exclure tel homme singulier, Giordano Bruno ou Alexandre Soljenytsine par exemple, de l’espèce humaine, pour la raison qu’il ne correspond pas à l’idée universelle de l’homme ? Qui définira l’idée universelle de l’homme ? Et de quel droit ? Cette entreprise est plus que risquée. C’est pourtant ce qui a été commis à de nombreuses époques de l’humanité. A l’inverse, peut-on construire l’homme singulier sans cet idéal, ce modèle qu’on peut appeler l’idée universelle de l’homme ? Ce n’est pas certain et on le redécouvre aujourd’hui. L’enfant a besoin de modèles adultes auxquels s’identifier pour grandir, quitte à les renier ensuite.

La prédication univoque au sens logique du terme devient donc problématique, quand elle s’applique à des réalités non entièrement déterminées, c’est à dire à la vie. Que dire alors des raisonnements, dont l’ancêtre est le syllogisme ! Rappelons-nous l’exemple fameux du syllogisme : Socrate est un homme, or tout homme est mortel, donc Socrate est mortel. Ce syllogisme est douteux. En effet, la deuxième affirmation, tout homme est mortel, est vraie jusqu’à ce qu’il existe un homme non mortel. La science n’a jamais observé ce phénomène, ce qui ne prouve rien. Ce n’est pas parce qu’on n’a jamais vu un cygne noir que celui-ci n’existe pas. Ce n’est pas parce que cela n’est jamais arrivé qu’on peut rigoureusement en déduire que cela n’arrivera jamais, puisqu’il faudrait alors admettre que ce qui est nouveau ne peut exister et que ce qui a toujours été sera toujours. Irrecevable pour un esprit moderne ! Donc on ne peut déduire du syllogisme l’affirmation que Socrate est mortel, et le fait qu’il soit réellement mort n’infirme en rien notre propos.

On ne sait d’ailleurs trop que faire avec ce syllogisme. Socrate est un homme jusqu’à ce que la science le transforme en femme. C’est aujourd’hui possible, et avec les progrès de la science, dans un avenir proche, on le transformera en humanoïde ! Tout homme peut être dit mortel, mais seulement en attendant que la science trouve une solution à ce problème. A partir de ces prémisses, toute conclusion serait hasardeuse ! Allez réfléchir avec cela ! S’il reste un peu de bon sens, on se détourne de la déesse science et l’on se tourne vers l’art du XXème siècle. On prend dans nos mains un tableau de Picasso, et… Dieu que c’est beau ! Mais, tout d’un coup, le doute nous assaille et l’on se demande si on le tient à l’endroit ou à l’envers ! La sueur nous monte au front… On ne sait plus à quel saint se vouer.

Nous sommes décidément dans un monde en crise, qui risque de plonger dans la résignation ou le désespoir. Mais il nous reste une certitude : il faut fuir les extrêmes. Entre l’équivoque et l’univoque, entre la résignation et le désespoir, l’analogie est un chemin modeste et praticable. Ce n’est pas parce que la science est impuissante à penser l’homme, le monde et Dieu, qu’il faut renoncer à penser l’homme, le monde et Dieu. La question est alors : sur ce chemin modeste de l’analogie, que peut-on dire de Dieu ?

jacob1957
14/04/02