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Comprendre l'Eglise
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"Depuis que s'est perdue la confiance spontanée en soi qui jadis résultait du fait de se trouver dans le cadre d'un ordre établi, je veux dire un ordre sacré rituel, qui exerçait une action intentionnelle, définie sur la vérité révélée... depuis, dis-je, sa décadence et l'éclosion de la société moderne, notre rapport avec les hommes et les choses est devenu infiniment complexe et réflectif, on nage en plein problème et, dans l'incertitude, une vérité à l'état d'ébauche risque de sombrer dans la résignation et le désespoir." (Thomas MANN, Le docteur Faustus, p 174. Albin Michel)

L'office du sage, pour Thomas d'Aquin, son travail, sa fonction propre est de mettre de l'ordre. Que nous sommes éloignés de cette conception ! La sagesse est-elle d'ailleurs considérée comme une qualité qu'il est souhaitable d'acquérir ? On peut en douter en regardant vivre nos contemporains, entre résignation et désespoir.

Notre siècle n'a pas aimé l'ordre. Les régimes politiques dont la priorité était l'ordre ont été qualifiés de façon expéditive par nos intellectuels de fascistes et ont été mis au ban de l'humanité. "Il est interdit d'interdire" était en France un des slogans fumeux de la génération de mai 1968. A contrario, les régimes politiques dont la priorité affichée et apparente était l'égalité entre les individus, la fraternité et la liberté, ont été élevés à la dignité de modèle. Ce fut le cas de l'Union Soviétique durant le XXème siècle, jusqu'à ce que la vérité apparaisse enfin. Cette liberté avait enfanté des camps d'internement.

L'analyse de l'échec du communisme étonne. La lutte pour le renversement de l'ordre, évidemment injuste (et dans quelle société humaine n'y a-t-il jamais eu d'injustice ?), établi par les capitalistes depuis toujours infâmes et défendu par les églises chrétiennes nécessairement obscurantistes, explique l'action révolutionnaire des communistes. Cette action s'achève, on le sait, dans la décomposition de la société russe. L'analyse de cet échec tarde à venir. On préfère jeter un voile pudique sur cette immense tragédie. On considère que cette expérience n'est qu'une erreur et qu'il n’en faut pas trop parler. Il n'est surtout pas question de reconnaître que la justice pleine et entière n'est peut-être pas de ce monde. L'ennemi reste l'église et son au-delà, et qu'importe si les faits ne donnent pas raison à l'idéologie athée !

Cet aveuglement surprend, cette absence de sagesse étonne. Quel est l’homme qui s’illusionne ainsi ? Comment comprendre un tel acharnement dans l’erreur ?

La question radicale du mal, enfoui au coeur de tout homme, doit être posée devant ce terrible désastre, et chacun doit s'examiner en conscience et faire amende honorable. Le livre d’Emile Zola, « J’accuse », n’est recevable que s’il est accompagné du livre écho de Léon Bloy, « Je m’accuse » La comparaison entre la publicité donnée au premier et l’oubli et le silence dans lesquels on a enfoui le second révèle notre époque. La modernité triomphante rejette cette question du mal comme étant en premier celui qui se cache au cœur de tout homme, de tous les hommes. Arc-boutée sur les théories naïvement optimistes du "siècle des lumières" (l'homme est naturellement bon pour Rousseau, le philosophe rêveur), théories infirmées par la réalité depuis deux siècles, et en fait depuis toujours, la modernité préfère rechercher des boucs émissaires, des coupables désignés par avance qui porteront le poids du mal : c'est la faute par exemple au capitalisme, à la réaction, au commerce mondial ou à l'église catholique. Il suffit de réduire leurs influences néfastes, voire de les mettre à mort, et l'humanité, grâce aux progrès scientifiques et au socialisme, atteindra enfin le bonheur, dans la justice et la liberté. Un vrai conte de fée !

Le nazisme, dont on ne peut nier l'incroyable barbarie, a été aussi un écran de fumée très utile. Les projecteurs se sont tournés vers Berlin pour mieux oublier ce qui se tramait à Moscou. Or, on sait maintenant que, face à la religion, le nazisme était le frère jumeau du communisme : la haine des juifs et des chrétiens est au coeur des deux systèmes. On se rappelle également que le régime hitlérien s'appelait national-socialisme. Il semble que, dans cette appellation, il y ait le mot socialisme...

A notre avis, la lutte contre l'ordre établi, chère à Marx et vénérée par nos intellectuels, n’est pas un bon alibi, car l'ordre établi est bien souvent dans la réalité un moindre mal. Le communisme révolutionnaire, en Russie, a tué infiniment plus que tous les tsars conservateurs qui l'ont devancé. Dostoïevski, le grand écrivain russe du XIXème siècle, l'avait pressenti. Dans ses romans, il crée des personnages animés par l'idéal athée, tels Raskolnikov, Kirillov ou Stavroguine. Ces hommes incarnent l'orgueil de l'homme moderne, niant Dieu, vivant par delà la morale. Ils sont les prophètes de l'homme-Dieu. Mais la mort et la destruction sont au terme de leur aventure... Au XXème siècle, un autre écrivain russe, Soljenytsine, aura le douloureux privilège de vérifier dans sa chair les prédictions de Dostoïevski. En France, quelques intellectuels courageux osent analyser avec objectivité l'expérience communiste, par exemple Jean-François Revel avec son livre "la grande parade, essai sur la survie de l'utopie socialiste".

Il faudra un jour éclairer tous ces drames, les dévoiler, en comprendre les raisons, mais sans cet esprit de système qui aveugle beaucoup d'intellectuels français. Il faudra révéler l'identité de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants et ces vieillards russes, chinois ou cambodgiens massacrés au nom de la fraternité et de la justice. Qui s'en soucie en France ? Ces êtres innocents avaient-ils de la valeur ? Etaient-ils humains ? Qui en garde la mémoire ? Ils sont morts deux fois, assassinés une première fois, tués par notre oubli une seconde fois. Chateaubriand, prédisant des chemins de fer nous conduisant à l'abîme dans les sociétés matérialistes, n'aurait pas cru, quand on pense à tous ces convois de déportés, si bien dire... L'abîme du nazisme est exploré. Celui du communisme se révèle peu à peu, et s'évalue, aujourd'hui, à plusieurs dizaines de millions de victimes innocentes...

Au XXème siècle, l’idéologue a chassé le sage, l’idéologie a banni la sagesse, pour le plus grand malheur de l’humanité. L’idéologue, tel le merveilleux Jean Paul Sartre, affirme que ceux qui ne pensent pas comme lui sont des chiens à éliminer. C’est ce qui a été fait dans les pays communistes avec l’application qu’on sait. Le sage est sur ce sujet plus mesuré et moins affirmatif que l’idéologue ; il est surtout moins dangereux.

Mais quittons là la modernité et revenons à Thomas d'Aquin. Le problème philosophique posé est celui de l'ordre. Le sage est l'homme qui met de l'ordre dans sa vie. Cela ne prend tout son sens que si cet ordre intérieur correspond à un ordre extérieur réel. Pour les anciens, de Socrate à Thomas, la réponse était évidente : il y a un ordre naturel, un ordre dans la réalité extérieure à l'homme, et le sage le découvre et s'y adapte.

Le sage met de l'ordre, donne du sens, c'est à dire qu'il ordonne le réel à une fin. Il déchiffre le grand livre de la nature ; il découvre la fin de toutes choses. L'ordre, hiérarchie et différence, ne peut se construire qu'en vue d'une fin qui se porte garante de l'ordre. Sans cette fin, ce but, cet horizon, tout se brouille, les différences se voilent, la hiérarchie s'écroule, l'obscurité s'installe. L'ordre est clarté, le désordre, obscurité.

"Au milieu du chemin de notre vie
je me trouvai par une forêt obscure
et vis perdue la voie droite".
(DANTE, La Divine Comédie, Chant 1.1, La Pléïade. p 883)

Dante ne dit pas autre chose au commencement de son grand livre. Dans une forêt obscure, il n'y a pas de chemin qui soit évident. Pourquoi prendre cette direction et non pas telle autre ? L'obscurité de la forêt ne permet pas de se situer, de s'orienter dans une direction précise. Il n'y a pas d'horizon vers lequel se diriger ; il n'y a pas d'ordre.

C'est notre situation à nous les modernes. Nous vivons dans la confusion et le désarroi, dans la résignation et le désespoir. Certains s'en arrangent très bien, mais c'est une minorité, et nous pensons que l'homme est attiré vers l'ordre comme vers un lieu qui lui est naturel. Pour reprendre l'image du grand poète italien, nous pensons que l'homme ne vit pas volontiers dans une forêt obscure, et c'est le travail de la civilisation que de faire de cette terre un espace cultivé et ordonné. Nous pensons que l'homme ne vit pas volontiers dans le non-sens, et c'est un travail réellement humain que de mettre l'ordre et le sens dans la vie, une vie cultivée et civilisée.

Penser est une chose, prouver ce que l'on pense en est une autre. Kant précise tout ce que la conception d'une nature ordonnée à une fin doit à nos facultés de connaître. L'expérience ne peut valider la réalité de cette idée d'une nature ordonnée, sinon "il faudrait préalablement quelque sophisme, introduisant sans sérieux le concept de fin dans la nature des choses, sans dégager ce concept des objets et de leur connaissance par l'expérience, en l'utilisant bien plus pour nous rendre la nature compréhensible par analogie avec un principe subjectif de liaison des représentations en nous, que pour le connaître d'après des principes objectifs."
(KANT, Critique de la Faculté de Juger, 2ième partie, n° 61, p 181, Vrin).

C'est un texte de Kant, ce n'est donc pas très clair. En termes simples, on peut dire que la finalité est un concept, une idée, une création de notre intelligence. Mais nous ne savons pas de façon certaine et expérimentale si le concept de finalité gouverne toute la nature. Quelle expérience pourrait valider une telle affirmation ? A notre connaissance, aucun chercheur n'a proposé et validé, par des mesures objectives, une telle expérience. D'ailleurs, les théories scientifiques actuelles insistent sur le rôle du hasard dans l'évolution de la vie. On parle d'un bricolage permanent de l'évolution : "depuis Darwin, on comprend mieux le mécanisme de l'évolution qui ne doit rien pour les biologistes modernes à quelque principe organisateur, à quelque volonté extérieure, mais qui se déroule suivant le seul hasard des mutations qui affectent l'hérédité, et qui aboutissent à des transformations des êtres vivants dont subsistent seules celles qui sont bien adaptées à l'environnement". (R. CLARKE, Les nouvelles énigmes de l'univers, p 81, PUF). Quoiqu'il en soit, pour nous, la "validité" de l'affirmation que la finalité gouverne les lois de la nature ne provient pas de l'explication ou de la description scientifique, mais de l'analogie. Nous aurons à revenir sur cette notion d'analogie.

L'office du sage est de mettre de l'ordre. Or, pour Thomas d'Aquin, "la règle du gouvernement et de l'ordre doit être empruntée à la fin de cet ordre : chaque être est parfaitement à sa place quand il est convenablement ordonné à sa fin, la fin étant le bien de toutes choses". (THOMAS D'AQUIN, Somme Contre les Gentils, p 19, CERF). Il n'y a d'ordre qu'en vue d'une fin.

Prenons un exemple très concret. Le football est un jeu orienté en vue d'une fin, la victoire d'une équipe sur une autre. Tout, dans l'équipe est orienté en vue de cette fin. L'ordre ne prend sens, et n'est acceptable, qu'en vue de la victoire, de la coupe remise au vainqueur. Dans le football, l'ordre est qu'il y ait un président, chargé du financement de l'équipe. L'ordre est qu'il y ait un entraîneur, chargé de la tactique de l'équipe ; il choisit les joueurs et les postes, en fonction de la stratégie employée face à l'équipe adverse. L'ordre est encore que les joueurs s'entraînent et soient prêts, physiquement et techniquement, pour la rencontre, le match. L'ordre est aussi l'unité de l'équipe, et que les possibles ou probables dissensions entre les joueurs n'empêchent pas la réalisation de cet esprit de corps, si important dans le combat. Dans le football, l'ordre est en vue d'une fin, tout se règle en vue d'une fin, la victoire, et chacun trouve sa place quand il est convenablement ordonné à cette fin. On pourrait trouver d'autres exemples similaires dans la vie quotidienne des gens, dans la famille ou la société. Peut-on affirmer, en généralisant, que toutes les activités humaines sont ordonnées en vue d'une fin ? Une activité non ordonnée en vue d'une fin peut-elle être qualifiée d'humaine ?

Quoiqu’il en soit, et les thèses évolutionnistes étant acceptées dans l'état actuel de la science, nous nous trouvons ici à mille lieux d'un comportement naturel. Il ne faut pas s'en étonner et "ne jamais oublier que si l'homme est ce qu'il est, s'il a su montrer sa différence, conquérir la planète et assurer sa maîtrise sur tout le reste du monde vivant, c'est que son évolution a très vite échappé aux lois de l'évolution naturelle, dans la mesure où elle est devenue, avant tout, culturelle". ( R. CLARKE, idem, p 101). L'homme est un animal culturel. Si l'animal en lui ne doit pas être nié ou méprisé, la valeur de l'homme réside dans son adaptation au milieu culturel. C'est ce qui le distingue de l'animal. Par là, on juge étrange la philosophie de Jean-Jacques Rousseau, et son mythe du bon sauvage. Non, la culture ne corrompt pas l'homme, mais elle l'élève, en le distinguant de l'animal. L'homme n'existe pas en dehors de la société humaine et la culture, aussi primitive ou première soit-elle, est la gloire de l'homme. Toutes les activités humaines, nous le pensons, sont ordonnées en vue d'une fin. Cette affirmation est fondée quand on entend par humain ce qui différencie l'homme de l'animal, ce qui l'éloigne de la nature et de ses déterminismes. La culture ou la civilisation, ou en d'autres termes la liberté, est en vue d'une fin.

La question philosophique posée par Thomas d'Aquin est celle de la fin dernière, en considération de laquelle toutes les réalités humaines doivent être ordonnées. Il y a un ordre propre à une équipe de football, ordre qui prend sa règle de la fin recherchée, la victoire. C'est admis universellement. Il y a un ordre propre à la famille, qui prend sa règle de la fin recherchée, la bonne éducation des enfants. Il n'y a pas d'accord sur ce sujet ; quelques voix discordantes se font entendre car il existe des parents qui ont pour leurs enfants une attention plus que limitée. Il y a un ordre propre à la société, qui prend sa règle de la fin recherchée, la paix civile. Aucun accord sur ce sujet ; les voix discordantes se multiplient. Certains mettent l'individu en premier et la fin de la société est pour eux d'assurer le plein épanouissement de celui-ci, la société devant se régler sur ce but. Pour d'autres, la prospérité est la fin recherchée par la soumission des individus aux règles de la société. Pour d'autres encore, tout doit s'organiser en vue d'atteindre à l'égalité entre les citoyens. La liste est loin d'être exhaustive...

Le consensus vole en éclats quant à la fin dernière de toutes les réalités humaines, équipes de football, familles ou sociétés. Entre ceux qui pensent que la fin dernière de l'homme est Dieu ou la société idéale, ou encore le bonheur individuel (par le savoir, le pouvoir, les richesses ou le plaisir) et ceux qui pensent que la vie humaine, dépourvue de fin ultime, n'est qu'une aimable comédie ou une vaste tragédie, le chaos règne. Les hommes ne se comprennent pas. Ils ne parlent pas la même langue, ils n'ont pas les mêmes fins et les mêmes valeurs. Cette situation n'est pas nouvelle puisque, au chapitre 11 du livre de la Genèse, dans la bible, le même constat s'impose. C'est l'histoire de la ville de Babel : à cause de leur orgueil, Dieu "confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre". (Genèse 11, 9).

Nul ne peut dire si la grande famille humaine se rassemblera un jour dans un même idéal. Il n'est d'ailleurs pas sûr que cela soit souhaitable. Nous donnons d'autant plus de prix à la liberté humaine que le XXème siècle aura vu de terribles dictatures ensanglanter la terre européenne.

L'acceptation de la liberté de l'homme, et de ses conséquences, ne nous entraîne pas pour autant au scepticisme, qui est une abdication de l'intelligence. Contre le scepticisme, que le grand Pascal combattait sous l'appellation de pyrrhonisme, nous osons le pari du sens, ce qui implique qu'il y ait, comme le dit Thomas d'Aquin, des fins particulières en des domaines particuliers, et une fin dernière de la vie humaine. De l'individu à la société, il y a une graduation des fins et la société a le droit et le devoir d'imposer à tous des règles, en vue du bien commun. Le code de la route est par exemple une règle imposée par la société en vue du bien de tous.

Peut-on affirmer que la fin ultime de toute vie humaine et de toutes les sociétés a le droit et le devoir d'imposer ses règles ? Ce n'est pas certain, car il faudrait démontrer, preuves à l'appui, l'existence de cette fin ultime que Thomas appelle Dieu.

jacob1957
14/04/02